60ème régiment d’Infanterie
9ème Compagnie
Le Sous-Lieutenant CHAPELAIN Claude
Chef de la 4ème Section de la 9ème Cie

au

Lieutenant ARNOUX, Commandant de Cie.

COMPTE – RENDU

J’ai l’honneur de vous rendre compte des événements principaux qui se sont déroulés pendant la journée du 4 et la journée du 5 juin 1940, jour de la capture de ma section.

Mission de la section – s’organiser en point d’appui fermé et résister sur place.

Emplacement de la section – Ferme d’AILLY-sur-SOMME. Située entre cette localité et le village de BREILLY.

Dispositif initial de défense – Voir croquis ci-joint.

Effectif du PA – 28

Moyens – 3 FM (fusil-mitrailleur)

Evénements survenus au cours de la journée du 4 juin

Je reçois l’ordre de relever le 5 à partir de 1 heure 30 la 3ème section (Adjudant-Chef LAIR) sur ses emplacements à l’Est de BREILLY le mouvement devant être terminé pour 4 heures. J’exécute la reconnaissance dans l’après-midi. Le chef de bataillon GAUCHERAND commandant le 3/60 est présent. Reconnaissance terminée à 18h00.

Evénements survenus au cours de la journée du 5 juin

Le 5, à 1 heure 30, départ de mon premier groupe (Sergent CHAMPROY) pour relever le premier groupe de la 3ème section.

Le temps prévu pour la relève de ce groupe étant largement dépassé sans que le premier groupe de la 3ème section ne soit venu se présenter pour reprendre la place de mon premier groupe, je décide d’envoyer un agent de transmission pour connaître le motif de ce retard.

Avant d’être renseigné, vers 2 heures 45 des rafales d’AA crépitent dans la direction de la 3ème section. Je suppose que celle-ci a été attaquée par une patrouille ennemie : Incident qui expliquerait le retard dans la relève. Mais presque aussitôt vers 3 heures un bombardement général intense est déclenché par l’ennemi. Je comprends que c’est une attaque générale vu la violence de l’action.

3 heures : Je prends immédiatement des dispositions pour allier l’absence de mon premier groupe resté avec la 3ème section. A cet effet, j’utilise les hommes disponibles de la section de mortiers de 81 m/m du S/Lieutenant BASSOT mis à ma disposition par cet officier et les gradés et hommes de la 3ème section guides des groupes de la relève.
Je les répartis entre les différentes issues de la ferme pour en interdire l’accès; ces gradés et hommes ne disposent que d’armes individuelles.
Le sergent-chef DUPUY (CA3) et le sergent PERRUCHE ( S/Officier adjoint 3ème section) se montreront au cours de la journée particulièrement actifs pour la défense du PA.

4 heures : Bombardement du PA par l’artillerie ennemie. Objectif encadré mais non atteint.

4 heures 15 : Attaque de l’aviation ennemie, à la bombe et la mitrailleuse sans résultat.

4 heures 30 : Des éléments ennemis d’infanterie, avec des armes automatiques prennent à partie le côté Sud du PA. Le 3ème groupe (Sergent SUREAU) se déplace immédiatement et occupe son 2ème emplacement (voir croquis) pour parer à cette attaque, venait de derrière.
L’ennemi ne continue pas son action en avant, mais continue ses tirs.
Le point d’appui est encerclé.

5 heures à 7 heures – Le PA est soumis à plusieurs tirs d’artillerie et de mortier. Dégâts matériels seulement.

7 heures 30 : Le S/Lieutenant BASSOT fait exécuter un tir aux mortiers sur le bois Est du PA (distance 400m) cheminement utilisé largement par l’ennemi semble-t-il.

3 heures : Deux prisonniers sont capturés : 1 S/Officier et 1 Soldat (le S/Officier vient d’être grièvement blessé à la mâchoire, grâce à l’action du sergent PERRUCHE et de 2 voltigeurs gardant la porte de la ferme. Ces prisonniers sont mis dans une cave. Le blessé est soigné autant qu’il est possible.
L’ennemi continue toujours ses tirs avec assez d’intensité mais il semble qu’il tire plutôt au hasard que sur des objectifs définis. Le haut des arbres est particulièrement visé. (J’en eu l’explication à 17 heures 30 lorsqu’un officier allemand m’accusa d’avoir mis des tireurs dans les arbres).

9 heures 30 environ : L’ennemi tente de se rapprocher en utilisant les bois de l’Est et les couverts au Sud du PA. Il est maintenu par des tirs efficaces et n’insiste pas.

10 heures : Le S/Lieutenant BASSOT fais exécuter à nouveau un tir aux mortiers sur le bois Est du PA, bois par lequel l’ennemi passe pour tenter de s’approcher de la ferme.

11 heures 30 : Le S/Lieutenant BASSOT fait exécuter un tir aux mortiers sur des éléments ennemis à 300m Sud-Ouest du PA.

12 heures 30 : Le S/Lieutenant BASSOT fait exécuter un tir aux mortiers sur le vieux moulin de BREILLY 1200m à l’Ouest du PA.

13 heures : 3 nouveaux prisonniers sont capturés par le groupe SUREAU (3ème groupe).

12 heures à 14 heures : L’action de l’ennemi se ralentit.

14 heures 30 : L’ennemi reprend son action principalement sur le côté Sud du PA.

14 heures 45 : Je fais exécuter des tirs au VB :
– 1° sur le bois NO du P.A
– 2° sur 1 hangar et 2 meules de paille au Sud du PA. Ces dernières sont mises en flammes par ce tir.
Conséquence : l’ennemi se replie jusqu’au bois Est du PA.

L’Adjudant-chef LAIR commandant la 3ème section me fait demander par l’agent de transmission si le cas échéant il pourrait se réfugier avec sa section dans la ferme. Ne connaissant pas sa situation et l’ordre étant de tenir sur place je ne peux le conseiller. D’ailleurs l’agent de transmission sera fait prisonnier et ne pourra regagner sa section.

15 heures : Très violent bombardement du PA par l’artillerie.
Très gros dégâts dans la ferme. Le 2ème groupe dont les éléments de tranchées sont sous les arbres, est entièrement enfoui sous un amas de branchages, les obus ayant entièrement décapité ceux-ci. Immédiatement les hommes se dégagent pour libérer au plus tôt le champ de tir du FM.

15 heures 30 : La 3ème section à la faveur des bois parvient à s’infiltrer parmi les assaillants et à gagner la ferme après avoir failli être prise à partie par nos armes automatiques (je récupère mon premier groupe).

  • Le groupe de mortiers de la section du S/Lieutenant BASSOT (CA3) avait ses emplacements de repos à l’intérieur de mon PA.
  • Le S/Lieutenant BASSOT avec ses mortiers et ses hommes disponibles, contribua très efficacement à la résistance du PA et fit effectuer ses tirs malgré le bombardement ennemi.
  • Le sergent-chef FORMET S/Officier adjoint a commandé pratiquement le 2ème groupe. Celui-ci ayant une mission importante par suite de son emplacement.
  • Le soldat LAB (2ème groupe) fut tué lors de l’attaque finale du PA vers 17 heures.
  • Les munitions de la section étaient presque épuisées notamment au groupe CHAMPROY (1er groupe) ou elles l’étaient complètement.
  • En plus des bombardements importants cités plus haut, le PA fut soumis au cours de la journée à de très nombreux bombardements par l’artillerie et les mortiers.
  • Dans l’après-midi, avec le S/Lieutenant BASSOT, je fis une étude du terrain et les dispositions à prendre au cas où un ordre de repli me parviendrait (chose que malgré tout je considérais comme impossible le PA étant encerclé).
  • L’effectif des assaillants était d’environ 300. Je pus en juger car, après la chute du PA, ceux-ci se rassemblèrent en colonne de route pour nous conduire au village de BREILLY.
  • Lorsque tous mes hommes furent rassemblés dans la cour de la ferme, après la chute du PA, l’officier allemand ne voulut pas croire qu’ils étaient si peu nombreux et me dit d’appeler ceux qui se cachaient encore. A ma réponse que tous étaient présents, il fut très étonné du ai petit nombre de défenseurs de la ferme par rapport à la résistance opposée, puis me déclara « Vos hommes se sont battus en vrais soldats ».

Le S/Lieutenant CHAPELAIN, Chef de la 4ème Section

Signé : CHAPELAIN